21/07/2026
« Adieu Maâlem Azouz Soudani… une mémoire vivante des Gnaoua s'en est allée ».
Il y a des hommes dont la disparition dépasse le simple deuil d'une famille. Des hommes dont le départ emporte avec lui une partie de l'histoire d'une ville, d'une culture et d'une mémoire collective.
Ce dimanche, Essaouira a perdu l'un de ses derniers grands gardiens de la tradition gnaoua.
Maâlem Abdelaziz Soudani, que tous appelaient affectueusement Maâlem Azouz Soudani, nous a quittés.
Fils du légendaire Hajoub Soudani, il appartenait à cette génération de maâlems qui n'ont pas appris la musique dans les conservatoires ni sur les scènes des festivals. Ils l'ont reçue comme un héritage sacré, transmis de père en fils, de lila en lila, de nuit blanche en nuit blanche, dans le respect des traditions et des anciens.
Aujourd'hui, ce n'est pas seulement Maâlem Abdelaziz Soudani qui s'en va. C'est une partie de l'âme d'Essaouira qui s'éteint. Avec lui disparaissent des mélodies, des récits, des secrets de lila et une mémoire transmise de génération en génération, qu'aucun livre, qu'aucune archive ne pourra jamais remplacer.
À Essaouira, lorsqu'on raconte l'histoire des Gnaoua, deux grandes familles reviennent toujours.
Les Guinia.
Les Soudani.
Deux écoles.
Deux répertoires.
Deux signatures musicales.
Deux familles aux styles différents, parfois opposés, mais qui, ensemble, ont façonné l'identité gnaouie de la cité des Alizés.
Pendant des décennies, les Soudani faisaient vivre les lilas à la Zaouïa de Sidna Bilal, dans un cadre intime et profondément spirituel. Les Guinia, eux, voyageaient davantage, portant cette musique bien au-delà des remparts d'Essaouira avant de devenir les ambassadeurs nationaux, puis internationaux, de l'art gnaoui.
Cette différence de parcours a nourri une rivalité historique entre les deux familles.
Une rivalité connue de tous.
Mais derrière cette histoire familiale existait une réalité bien plus belle.
Car Maâlem Abdelaziz Soudani et Feu Maâlem Mahmoud Guinia étaient avant tout deux amis d'enfance.
Ils avaient grandi ensemble.
Ils se respectaient profondément.
Ils partageaient les mêmes souvenirs, les mêmes ruelles d'Essaouira, les mêmes nuits de musique, même si chacun avait été formé par son propre père : Mahmoud Guinia par Boubker Guinia, et Abdelaziz Soudani par Hajoub Soudani.
À eux deux, ils prouvaient que l'amitié pouvait être plus forte que les rivalités héritées.
Ils représentaient deux écoles différentes... mais un seul et même patrimoine.
Cette image restera sans doute l'une des plus belles leçons que les nouvelles générations devraient retenir.
Dans mon dernier podcast consacré à l'évolution du Festival d'Essaouira, je rappelais une question que beaucoup de Souiris continuent de se poser :
Pourquoi certains des plus grands maâlems de notre histoire ont-ils fini par disparaître des scènes du festival ?
Parmi eux figurait Maâlem Abdelaziz Soudani.
Et pourtant...
Il faisait partie des pionniers.
L'un des premiers maâlems à avoir participé à la toute première édition du Festival d'Essaouira.
Puis, les années ont passé.
Les projecteurs se sont éteints.
Les invitations se sont faites rares.
Jusqu'à ce que ce monument vivant de notre patrimoine tombe peu à peu dans l'oubli.
Pour vivre, Maâlem Azouz travaillait dans des restaurants.
Jamais il ne s'est plaint.
Jamais il n'a quémandé une invitation.
Jamais il n'a réclamé de reconnaissance.
Il est resté fidèle à cette pudeur propre aux anciens Souiris.
Cette dignité silencieuse qui refuse de tendre la main, même lorsque le cœur souffre.
Ceux qui l'ont connu savent qu'il était une véritable encyclopédie des Gnaoua.
Comme Boubker Guinia.
Comme Hajoub Soudani.
Il appartenait à cette génération de maîtres qui ne jouaient pas simplement les morceaux.
Ils en connaissaient l'origine.
Le sens.
Les couleurs.
Les secrets.
Les esprits.
Les silences.
Aujourd'hui, une partie de ce savoir disparaît avec lui.
Et c'est précisément pour cette raison qu'il devient urgent de préserver la mémoire de ces hommes… du moins ce qu'il en reste, s'il en reste encore quelque chose aujourd'hui.
Car un patrimoine ne meurt jamais d'un seul coup.
Il disparaît lorsque ceux qui le portent s'en vont sans avoir été suffisamment écoutés.
Je repense à mon enfance.
À cette époque où l'on parlait naturellement de l'école Soudani et de l'école Guinia.
Nous avions la chance de grandir au milieu de géants sans toujours mesurer leur importance.
Avec le temps, on comprend que nous étions les témoins d'une époque exceptionnelle.
Aujourd'hui, Mahmoud Guinia est parti.
Abdellah Guinia est parti.
Hajoub Soudani est parti.
Boubker Guinia est parti.
Et tant d'autres grands maâlems...
Désormais, Maâlem Abdelaziz Soudani les rejoint.
Une génération entière s'efface peu à peu.
Mais leur musique continuera de résonner dans les lilas, au son des qraqeb et du guembri, dans les ruelles d'Essaouira et dans le cœur de tous ceux qui aiment sincèrement cet héritage.
Qu'Allah accorde Sa miséricorde à Maâlem Abdelaziz Soudani.
Qu'Allah fasse également miséricorde à Hajoub Soudani, à Boubker Guinia, à Mahmoud Guinia, à Abdellah Guinia, ainsi qu'à tous les grands maâlems qui ont consacré leur vie à préserver cette culture unique.
Les hommes s'en vont.
Les légendes, elles, restent.
Allah y rahmhoum.