09/25/2026
TET EN RÉGIONS : LE MYTHE DU CHEAP POUR LES EMPLOYEURS PARESSEUX
(Nous signons une lettre d’opinion publiée par La Presse, dont nous reproduisons le contenu ici, pour expliquer les effets d’un enjeu critique sur nos activités et nos communautés.)
Alors que les plaques tectoniques bougent dans les hautes sphères de la politique québécoise, le cul-de-sac démographique dans les régions manufacturières –porteuses d’une contribution soutenue au produit intérieur brut (PIB) dont nous avons cruellement besoin – s’exacerbe.
Plus on est loin, plus on est fragiles. Nous le constatons dans nos activités à Chibougamau depuis 2017.
Le gâchis du système d’immigration se reflète dans le fourre-tout de l’immigration temporaire et du programme des travailleurs étrangers temporaires, les TET.
Pendant des décennies, nous entretenions l’utopie de la régionalisation de l’immigration qui demeurait hélas un vœu pieux.
À défaut d’un programme de recrutement international adapté aux réalités régionales et/ou manufacturières, Chantiers Chibougamau est donc plongée dans le programme des TET.
L’idée ambiante la plus dérangeante dans le débat, mais aussi la plus erronée, veut que les travailleurs temporaires soient du cheap labor socialement indésirable pour des entreprises paresseuses sur le plan technologique.
Quiconque visite nos usines constate des algorithmes maitrisés depuis des décennies, des robots d’usinage parmi les plus imposants et productifs ou une troisième phase d’intelligence artificielle implantée. Pas exactement la paresse d’un employeur qui sous-investit.
Mais ça prend quand même du monde, du bon monde. Nous ciblons et recrutons ce monde et ces compétences là où on les trouve, à l’étranger. Il n’y en a pas au Québec pour venir à Chibougamau, Matagami, Lebel-sur-Quévillon ou Landrienne. C’est brutal comme ça.
Nous avons parcouru les foires d’emploi et personne ne veut changer de milieu de vie et déménager. Mais il s’en trouve pour renoncer à tout, à 13 000 kilomètres d’ici, qui choisissent de venir bâtir avec nous et s’intègrent, en français.
Aujourd’hui, 220 hommes et femmes dans nos usines portent cette étiquette de travailleur étranger temporaire, avec une épée de Damoclès pour le renouvellement des permis. Un mécanicien doit maitriser le français comme un ingénieur formé à l’étranger pour mériter la résidence permanente. Alors que nous avons des matériaux de construction à livrer, 15 d’entre eux sont maintenant sortis de nos usines, menaçant des quarts de travail. Ils gagnent au moins 72 000 $ par an, certains 120 à 130 000 $. Et paient pleinement leurs impôts pour enrichir la collectivité. Ça n’a rien de cheap.
Sans oublier leur effet stabilisateur pour le maintien de classes ou d’équipes sportives. Parce que 4 enfants à Chibougamau, ça fait la différence sur un ratio de services d’éducation ou sur la faculté à avoir un alignement complet au soccer. Avec les moyens du bord, on la réussit la régionalisation de l’immigration.
Comme employeur, nous avons investi plus de 15 M$ pour ce recrutement international. Loin d’être cheap. Nous l’avons fait avec lucidité, en dépit de son caractère temporaire. Mais c’était la seule avenue.
Certes, des pôles urbains sont sous pression pour les services publics, les infrastructures et le français. Une guerre commerciale qui perdurerait entrainerait aussi des mutations du marché du travail.
Plus de la moitié de nos ventes sont réalisées aux États-Unis, dans le contexte hostile qu’on connait. Or, c’est le monstre à deux têtes de ce système d’immigration dysfonctionnel, de nos gouvernements, qui nous fait plus mal que les politiques du voisin.
L’ignorance sur le sujet se justifie pour une personne qui qualifie d’escapade en région une visite au DIX30, ou qui est choquée par le laxisme conduisant à la passoire de Roxham. Mais cette méprise ne peut conditionner nos politiques publiques et notre réponse à une crise démographique bien réelle. Ces personnes qui contribuent si dignement à la vitalité du Québec méritent mieux que le vulgaire traitement administratif dont elles font l’objet.
Chantiers Chibougamau est portée par les valeurs d’un fondateur de 98 ans, travaillant et nationaliste comme il s’en fait peu, animé de l’idée qu’on n’est pas « nés pour un petit pain ». On refuse la délocalisation en Ontario ou aux États-Unis où on nous déroule le tapis rouge. C’est pourquoi c’est plutôt la lumière rouge qu’on espère voir allumée un peu aujourd’hui.
À Ottawa, Immigration et Emploi se lancent la b***e. Puis Québec et Ottawa se la relancent ensuite. Pas étonnant qu’on l’échappe.
Tous se réclament de l’économie ou des régions. Garder le cap sur ce qui se passe maintenant consiste pourtant à lever le nez sur le moteur manufacturier régional du Québec, avec l’immense ironie que toutes les économies sophistiquées sont en quête de réindustrialisation. Un recadrage s’impose. Pour l’économie, comme pour les régions.