01/10/2025
Ça y est: le gîte vient de clôturer sa quatrième saison d'accueil. Les derniers pèlerins ont quitté la maison il y a quelques jours. Les uns terminant leur tronçon annuel et rentrant chez eux. D'autres poursuivant leur Chemin vers Santiago.
Au détail près de la fermeture, ce matin-là ressemblait à tous ceux qui l'ont précédé: les petits-déjeuners aux conversations décousues permettant un réveil progressif de chacun; les dynamiques personnelles bien différentes selon le programme de la journée; la même effervescence dans l'entrée du gîte, entre les chaussures qui frétillent de bonheur à l'idée de repartir sur le Chemin et les sacs qui sont regonflés à bloc. Un autre détail lié au temps: le froissement des capes de pluie qui, selon les tactiques individuelles, se posent juste par dessus le sac et les épaules ou s'enfilent complètement, capuches couvrant la tête ou négligemment laissées sur la nuque. Dehors, quelques gouttes indiquent une météo qui hésite entre pluie et éclaircies. Dedans, quelques pèlerins retardent leur départ de quelques minutes pour, justement, laisser le temps choisir l'éclaircie.
Dernier coup d'œil aux sacs maintenant sur le dos, check-list des affaires régulièrement oubliées (chapeau, bâtons, téléphone), ultimes indications pour l'étape du jour, et c'est le départ. Je ne vois plus que les capes de pluie recouvrant les sacs ou, pour les plus optimistes, un sac à dos oscillant à chaque pas. Comme toujours, au moment de les voir tourner au coin de la rue, je ressens l'enthousiasme et la joie du pèlerin qui débute son étape, confiant dans ce qu'elle promet de rencontres, de découvertes, d'effort, de plaisir... Les pèlerins ayant cette année terminé leur part d'aventure ont bouclé leurs sacs, sagement alignés dans les racks et sont partis faire un tour en ville avant de prendre leur train: je les recroiserai peut-être tout à l'heure.
Ça y est: le gîte retrouve, comme tous les matins, ce silence particulier qui suit le tourbillon de l'accueil. Avec lui s'épanouit la satisfaction d'avoir essayé d'apporter à chacun des pèlerins ce dont il avait besoin à la maison: un toit, un repas, un bon lit, une écoute, un partage d'expérience, un regard, une émotion... Tout au long de la saison, cette satisfaction de l'hébergeur est chaque matin contrebalancée par cette petite dose de frustration de voir les pèlerins partir joyeusement et de ne pouvoir les accompagner: sa routine cachée l'attend. Ménage, vaisselle, lessives, lits, courses, cuisine, réponses aux sollicitations diverses... Mais pas ce matin: cette routine est la dernière de la saison, et sa frustration intrinsèque est balayée par la promesse de pouvoir, vite, reprendre son sac de pèlerin. Ce sera pour dans quelques jours.
Ça y est: le gîte est redevenu silencieux, pour quelques mois. Ne restent plus du passage de tous ces pèlerins que quelques objets oubliés qui rejoindront la "boîte à malice", fouillis de T-shirt, câbles de téléphone, serviettes microfibre, bâtons ou gourdes qui dépanneront l'année prochaine le pèlerin qui en aura besoin. Je me plais à penser que quelques-uns de ces objets arriveront à Santiago avant leur propriétaire initial. Ne restent surtout que le souvenir des moments riches vécus cette année encore. Des émotions partagées, joyeuses ou bouleversantes; des histoires de vie que le Chemin aide à dépasser; des blessures physiques (ou non) qu'il faut apprivoiser pour les guérir; des rencontres avec soi-même comme avec les autres que les pèlerins vivent et ont besoin de partager; des regards accablés de fatigue, joyeux, émus, brillants, profonds, émerveillés. Et les plus beaux: ceux, apaisés et sereins, du pèlerin qui se sait au bon endroit au bon moment, pour vivre ce que le Chemin lui propose jour après jour. Celui-là a compris que rien de grave ne peut lui arriver puisqu'il l'accueille avec humilité et dépouillement. Ne restent aussi que les traces laissées sur un tableau blanc ou sur un livre d'or et qui témoignent du ressenti de ceux qui se livrent à l'exercice de l'écriture matinale. Sentiment de gratitude partagée entre cheminants: le pèlerin qui avance au fil de ses étapes et l'hébergeur qui avance au fil des pèlerins qu'il accueille. Si, en fin de saison, je ne me souviens plus de tous les visages associés à ces témoignages, je sais que leurs mots nourriront cette année encore mon Chemin et l'envie d'aborder la prochaine saison avec une fraîcheur et un enthousiasme renouvelés... Ça y est, le gîte est fermé et c'est mon tour de boucler mon sac pour passer de l'autre côté du miroir: Ultreïa!