07/11/2025
La gestion de l’eau — de l’assèchement à l’irrigation, une histoire de folie
S’il est une chose que tout bon exploitant doit savoir, c’est qu’en agriculture, il faut composer avec la terre que l’on a. Cette vérité est aussi bien universelle qu’ancienne.
À Cosne, cela est d’autant plus vrai que les terres sont souvent très humides, les rendant difficiles à cultiver. Il n’est pas besoin de creuser beaucoup pour trouver facilement de l’eau. Sur les terres de l’ancien fief de Port-Aubry, cela se confirme notamment par la présence, au nord, du ruisseau du Port créant une vaste zone humide dans son environnement immédiat.
Un dénombrement (acte dans lequel un vassal déclarait les biens, terres et droits qu’il possédait et pour lesquels il devait rendre hommage à son suzerain) donne une idée très précise de la situation du fief en 1599. Parmi les lieux cités se trouvent :
« Premièrement les deux tiers de la maison seigneuriale dudit lieu du Port Aubry, grange, étables, cours, jardins, verger, colombier, vigne, deux petites maisons,
Le tout étant en nue pour prix, droits, aisances et appartenances d’iceux, contenant en tout une septerée de terre ou environ, tenant de la garenne dudit lieu ci-après déclarée, d’autre au ruisseau du Port, d’autre au chemin par lequel on va de ladite maison au grand chemin tirant de Cosne à Sancerre, d’autre part.
Item semblable portion d’une garenne appelée La Petite Garenne, près le Colombier, contenant un arpent et demi ou environ de terre, tenant d’une part à la terre ci-devant déclarée, d’autre au ruisseau du Port, et d’autre à la pièce de terre en laquelle est assis ledit colombier, et d’autre à la garenne de la Pisserote ci-après déclarée, d’autre part.
Item semblable portion que dessus d'une autre garenne appelée La Pisserote contenant quatre arpents ou environ, tenant d’une part audit ruisseau, d’autre au grand chemin tirant de Sancerre à Cosne, et à la garenne ci-devant déclarée d’autre part. »
Si le colombier était incontestablement un privilège réservé à la noblesse et au clergé, la garenne, beaucoup moins connue, en était un autre. Ce terme, qui remonte au Moyen Âge, désigne un terrain broussailleux, sablonneux ou forestier réservé à la chasse au lapin.
À Port-Aubry, on l’aura compris, ce véritable marqueur social occupait la zone humide créée par le ruisseau du Port, au nord du domaine, dans des terrains presque marécageux.
Mais en cette fin du XVIᵉ siècle, l’heure des garennes est comptée. Le changement des pratiques agricoles va marquer un tournant dans cette histoire.
L’année 1599 voit en effet se dessiner le déclin de la famille du Vernay, les seigneurs du lieu. La plupart des membres de la famille sont décédés. Alors qu’un nouveau siècle s’amorce, ne restent que Jacques du Vernay, propriétaire des deux tiers du fief et de la métairie voisine de Port-à-la-Dame, et son neveu, dont il est le tuteur et seul parent encore en vie, Antoine de Hallot.
S’ajoute à cela une situation économique très difficile pour les petits seigneurs à cette époque. À la baisse des revenus féodaux et à la crise monétaire s’ajoutent les stigmates laissés par les guerres de Religion qui ont ravagé les campagnes. Face à cette situation, les nobles, parmi lesquels les seigneurs de Port-Aubry, s’endettent, les mettant parfois dans une situation délicate.
En 1613, ils sont obligés de céder le port de Port-Aubry au duc de Nevers. Quelques années après, ils procèdent entre eux au partage de la propriété. Antoine de Hallot se verra allotir la moitié nord de la métairie : celle-ci prendra le nom de ferme du Port-à-la-Dame. Jacques, avec ses deux tiers, prendra le fief complet ainsi que le sud de la métairie : cette dernière deviendra la ferme du Port-Aubry (étant restée attachée au fief du même nom).
Il faut désormais trouver des capitaux, coûte que coûte, pour tenter de rétablir la situation. Les terres du domaine doivent être exploitées au maximum.
En parallèle, plusieurs textes incitent les seigneurs et autres propriétaires terriens à assécher les marais et à mettre en culture des terres jusqu’alors incultes.
8 avril 1599 Édit pour le dessèchement des marais
janvier 1607 Édit pour le dessèchement des marais
22 octobre 1611 Arrêt du Conseil d’État sur le dessèchement des marais de France
5 juillet 1613 Déclaration avec interprétation et modification de plusieurs articles de l’édit
19 octobre 1613 Deuxième déclaration
12 avril 1639 Troisième déclaration
4 mai 1641 Quatrième déclaration
20 juillet 1643 Déclaration de Louis XIV accordée en faveur des propriétaires de marais
Tous les marqueurs étaient réunis afin d’entamer la mise en valeur et la mise en culture des garennes.
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1 — Les raux pierrés
La dessiccation des marais connaît un véritable élan au XVIIᵉ siècle. Ce travail se poursuit avec le concours des Hollandais entre 1600 et 1660.
On commence par ouvrir des fossés afin d’évacuer l’eau du sol. Ce travail préparatoire exige d’ordinaire huit années.
À Port-Aubry, on opte pour la technique particulière des raux pierrés, c’est-à-dire un système de drainage primitif constitué de fossés empierrés.
Aujourd’hui encore, en creusant, il est possible de retrouver certains de ces fossés, ce qui permet d’en faire une description détaillée.
L’empierrement se situe à environ 50 cm de profondeur, permettant ainsi la culture de la parcelle au-dessus. Le rau est composé d’une couche de 40 à 60 cm de pierres calcaires assurant la canalisation et l’évacuation de l’eau. Au-dessus est installée une fine couche de petits silex. Reposent ensuite des sarments de vigne afin d’éviter que la terre ne colmate le drain.
On peut estimer à un peu moins de vingt hectares la surface ainsi drainée.
Travail de longue haleine, l’assèchement nécessitait d’importants capitaux et une organisation économique solide. Pour Port-Aubry, ce chantier aurait pu durer de 600 à 1 200 jours pour un coût allant jusqu’à 1 500 livres (soit la paie annuelle de 8 à 12 laboureurs, ou l’équivalent des revenus annuels d'une petite seigneurie).
Cet investissement n’a pas eu les effets escomptés : seuls des pâtis ont pu être installés sur les anciennes garennes. Il est peut-être la cause de l’appauvrissement des seigneurs du lieu, qui délaissent peu à peu les bâtiments et l’exploitation.
À la fin du XVIIᵉ siècle, le fief est complètement disloqué entre une multitude de propriétaires. Quant au château, il n’en reste que des ruines sur les hauteurs.
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2 — Fossés d’assainissement
Au XVIIIᵉ siècle, des bourgeois de Cosne, les Chaumorot, maîtres de la Poste aux Chevaux, acquièrent quelques parcelles et les vestiges de la maison seigneuriale pour en faire une maison de campagne : une Folie.
La famille est durement éprouvée par la Révolution et par les conspirations de certains durant la Terreur. Ayant malgré tout échappé à la confiscation de leurs biens, plus rien ne sera comme avant. La v***e Chaumorot, seule rescapée, aménage son ancien « manoir », comme elle l’appelle, en domaine agricole. Désormais, le nom de La Folie supplante celui de Port-Aubry.
Marie Chaumorot rachète habilement, petit à petit, une grande partie des terres de l’ancien fief.
Confrontée aux terres trop humides, elle fait réaliser de grands fossés d’assainissement, parfois profonds de plusieurs mètres. Elle fait également aménager des crots et des mares afin de gérer au mieux l’écoulement des eaux captées.
Ces fossés existent toujours et permettent d’observer leur fonctionnement. Il est aussi facile de comprendre que ce système est plus récent que les raux pierrés, les nouveaux fossés coupant les anciens dans un sens différent.
L’entretien de ce réseau est essentiel, comme le rappellent les baux :
• 31 janvier 1844 — Boulet / Gallié : « de curer et entretenir les fossés agricoles […] nécessaires pour l’assainissement des terres »
• 12 décembre 1880 — Boulet / Dasvin : « Ils cureront et relèveront tous les fossés […] ainsi que les rigoles d’assainissement existantes »
Le petit-fils de Marie Chaumorot poursuivra cette œuvre.
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3 — Drainage du XIXᵉ siècle
Charles Boulet, descendant de la famille par sa mère, est négociant en vin à Bercy. Érudit, il met sa fortune au service de l’agriculture.
Après un incendie criminel en 1850, il modernise totalement le domaine. L’ancien manoir est rénové, des dépendances modernes sont construites. S’appuyant sur les anciens fossés, il entreprend des travaux de drainage.
Le Journal de Cosne du 10 septembre 1863 note :
« M. Boulet […] a fait drainer 16 hectares de terrain qui, aujourd’hui, est couvert d’une récolte en blé assez belle. »
Des drains en terre cuite sont installés sur les anciennes garennes mais aussi sur une partie du bois du Tremblat, récemment défriché. Malgré un coût important, les résultats sont probants.
Il faudra ensuite presque un siècle pour un nouveau tournant.
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4 — Réserve d’eau, irrigation et drainage moderne
Dans les années 1970, après des siècles à vouloir assécher les terres, se fait ressentir le besoin de les irriguer.
La Loire étant éloignée, un système ingénieux est imaginé.
En 1974, une grande réserve d’eau de plusieurs hectares est créée, alimentée par les sources du plateau de l’ancien fief.
Au début des années 1980, un nouveau drainage est mis en place : drains en plastique, pose mécanisée. Les drains aboutissent tous dans la réserve : l’eau non absorbée retourne au bassin. Aucune perte.
La dernière étape consistait à acquérir le matériel d’irrigation. Mais la ville, autrefois lointaine, arrive aux portes du domaine ; les zones d’activités réduisent les terres : l’irrigation devient non rentable.
La réserve subsiste ; elle est aujourd’hui un refuge idéal pour la faune locale.
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Conclusion
De siècle en siècle, l’adaptation a toujours été une force pour l’agriculture. La gestion de l’eau a, de tout temps, été un enjeu crucial que les seigneurs de Port-Aubry et leurs successeurs ont tenté de relever.