30/12/2025
Fin décembre.
830 m d’altitude au camping.
Pas de neige.
Primevère.
Recherche internet « période de floraison de la primevère acaule sauvage ? » : « Floraison précoce, en avril ».
C’est beau les fleurs sauvages, mais ces primevères, elles m’angoissent.
C’est nous qui avons fait ça.
Nous sommes pourtant doté d’intelligence, nous savons ce que nous avons fait à la planète, nous savons ce qu’il ne faut plus faire. Notre cerveau a compris tout cela. Pourtant, il entre en opposition avec un morceau de lui-même, très ancien, archaïque, qui nous pousse à consommer tout ce qui est à notre disposition, à désirer tout ce qui semble accessible.
Et on ne peut pas s’arrêter, frénétiquement, tandis que l’on sait.
Il y a bug, il y a incohérence dans les boites crâniennes, il y a collision entre nos actes et ce que l’on connaît de leurs conséquences.
C’est inconfortable.
Pour redonner de la cohérence à nos deux moitiés de cerveau, il y a deux solutions. Changer nos actes, nos modes de vies, nos métiers, ou tout nier en bloc. Finalement, ce n’est pas si grave, ce n’est pas de notre faute, on va s’adapter, voir c’est un mensonge. Déni total, pratique, efficace, mais si cher pour la planète.
Continuons de regarder la photo de l’ourson, primevères d’un côté et mascotte des JO d’Albertville de l’autre.
En 1992, le rêve et la magie du sport et de la neige a fonctionné, malgré déjà des inquiétudes environnementales comme l’immense ruban de la piste de bob gavée à l’ammoniaque et accroché à une pente de schistes fragiles dans un secteur de montagne creusé d’anciennes galeries de mines.
Il ne devait pas y avoir de souci avec la neige, Météo-France a travaillé sur les statistiques : oui, il y aura de la neige assurée sur tous les sites. L’inquiétude ne venant finalement que du trop de neige possible sur les routes. Les moyens de déneigement ont été renforcés, et à une journée prêt, tout le monde a bien roulé.
Mais c’était en 1992, au siècle dernier. Depuis, tout c’est affolé, les Alpes ressentant encore plus que d’autres régions le changement climatique qui s’emballe.
Les glaciers des Alpes ont déjà dépassé le « peak water », ce point de bascule entre la période où leur fonte accélérée par le réchauffement produit de plus en plus d’eau et la période qui s’ouvre où ils ne pourront en déverser en aval que de moins en moins, amenuisant ainsi les réserves nécessaires pour l’agriculture, l’hydroélectricité, le refroidissement des centrales nucléaires, l’eau potable de tout un bassin versant.
Et qu’a-t-on, ou plutôt qu’ont-ils, Messieurs Wauquier et Muselier, imaginé comme scénario d’avenir dans les Alpes pour enfin amorcer un virage économique, social, culturel, afin d’en faire des montagnes à vivre : des JO d’hiver !...
L’organisation des JO d’hiver apparaît comme un anachronisme complet. Les sommes colossales qui vont y être englouti vont plomber et siphonner les indispensables métamorphoses du développement des Alpes à + 2, + 3 ou + 4 degrés. Les Régions annoncent, cela va de soit, les JO comme « une opportunité pour accompagner les domaines alpins vers une montagne plus durable ». Le greenwashing tourne à plein régime. Fort à parier que dans quatre ans seulement, les sportifs et spectateurs du monde entier n’atterriront pas à Annecy en avion à hydrogène ou aux carburants composés d’huile de cuisson, car d’ici là nous n’aurons pas mangé assez de frites pour faire voler les avions.
En fonçant droit devant à très vive allure (4 ans devant nous) vers un modèle à toujours plus de transports, de remontées mécaniques, de neige à canon, en cramant les dernières cartouches à coups de millions d’euros, les JO de 2030 risquent de nous empêcher à tout jamais de prendre les bons virages au rythme des alpins, et avec les alpins. Le sujet principal n’est pas seulement la disparition du lagopède ou des glaciers, mais il s’agit des choses et des gens qu’on aime, de la façon d’on en a envie de vivre sur ce massif, non pas dans 4 ans, mais dans plusieurs générations.
Comme les primevères fin décembre, ça m’énerve, ça m’angoisse.
C’est l’heure des vœux, mais au regard de notre cerveau inadapté à la colossale situation qui s’ouvre à nous, et qui fait prendre aux plus grands dirigeants des décisions culs de sac, que dire pour 2026, à part exprimer nos plus profondes excuses aux Alpes.