26/05/2026
La vie Rue de Buci à Paris, routine si simple
Rue de Buci, les fenêtres de la chambre 14, de la 15, la 16, la 17 comme de la 19, à l’étage noble de l’hôtel La Louisiane – donc le deuxième, s’ouvrent sur l’extérieur, sur la ville. Elles offrent aux voyageurs y résidant une vue privilégiée sur cette antique voie de Saint-Germain-des-Prés anciennement dite « rue de Bussy ». En tournant le regard à droite, on aperçoit la rue de Seine et les célèbres arcades du Bar du Marché, le « BDM ».
Bien-sûr depuis la rotonde qui fait l’angle, la chambre 19, c’est en face en contrebas que le voyageur découvre la terrasse du BDM. Il lui suffira de mettre un pied sur le balcon pour qu’il s’établisse immédiatement une étrange proximité, une connivence avec ceux qui y sont attablés, sirotant un café ou un verre de rosé. Cette chambre 19 « ronde » comme celle qui la surplombe, la love room 36, ou celle qui la porte, la 10 chère à Juliette Gréco, a un privilège : comme ses voisines de la rue de Buci, 13, 14, 16 et 17, elle a un balcon. Leurs habitants se sentent un peu comme les seigneurs de Saint-Germain-des-Prés, et ceux de la 19 comme des rois du Quartier, vers lesquels on lève la tête et porte un toast.
Car ces chambres rondes sont le souvenir d’une tour de guet surveillant le carrefour. On y imagine facilement Simon de Bussy, ce rusé aventurier picard originaire d’un village nommé Buci près de Soissons, surveiller ses gens d’armes soulager les marchands de gros sous avant de les laisser rentrer dans Paris. Par quels noirs services rendus ce roturier se hissa-t-il jusqu’au conseil secret de Philippe VI de Valois ? Pour quelle raison ce roi de la nouvelle lignée des Valois, cet usurpateur des Capétiens et des Plantagenets anglais, a-t-il en 1339 anobli Simon et rendu très riche grâce à cet octroi de passage ? Titré en 1341 premier président du parlement de Paris, Simon « de Buci » pensait être zénith… mais non, Simon voulait une gloire éternelle. Et en 1352, voilà que ce chemin sinistre de 200 mètres de long qui menait à un cruel Pilori dressé près de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, fut rebaptisé « rue de Buci ». Est-ce le fantôme de Simon qui visita les rêves de Jean-Paul Sartre, célèbre habitant de la Chambre 19, pour lui souffler que « L’Existence précède l’Essence ? », en lui racontant comment il a d’abord existé, surgit dans le Moyen-Age, pour se définir après et rendre son nom immortel ?
Au milieu, en face des balcons, le Chai de l’Abbaye, longtemps tenu par l’ami Bernard, est devenu la propriété des exploitants de la Diva des Prés, quelques mètres plus loin rue de Seine, en face de la grande porte rouge de La Louisiane. Mais rien n’a trop changé. La clientèle des habitués s’y rend encore et s’installe en terrasse, sur les guéridons, ou au bar, un vrai « zinc ». Galeristes et marchands d’art se réunissent pour se détendre après de longues journées à examiner à la loupe des certificats d’authenticité de tableaux. Nous y croisons Anthony de la galerie A2Z rue de l’échaudée, en rendez-vous avec ses artistes si simples de gentillesse alors qu’ils viennent de l’Asie compliquée ; ou en en pleine conversation avec son ami, l’habitué et marchand d’art arménien Vahan, aux étranges aller-retours dans les steppes de l’est.
Les femmes aussi s’assoient sur les tabourets, le verre à la main, heureuses et seules … même si elles ne t**dent pas à se faire accoster, bon gré, mal gré. D’autres se réunissent ou honorent une rencontre professionnelle. Les projets de toutes et tous comme les velléités se déversent sur les tables et remplissent les verres des bons vins qui sont ici une tradition entretenue sans modération. Depuis les Buci rooms, au Chai, certains jours, on aperçoit aussi Xavier Blanchot, toujours heureux de saluer ses clients baguenaudant sur ses balcons d’un signe de main. Ce jour, il raconte son expérience récente à la télévision chinoise Mandarin TV, quand il y passa narrer le récit de l’histoire de La Louisiane et de Saint-Germain-des-Prés. Près de lui, une belle brune, souriante, se tient, un livre à la main…
La vie quotidienne se joue ainsi de choses routinières en spectacles d' une banalité rassurante : Flânant des yeux sur les vitrines de la boutique Kendosa, qui vient de changer ses présentoirs, le traiteur de Pastavino prend sa pause. Derrière la vitre de sa boutique, les paninis débordent, mais pas pour longtemps : ce sont les meilleurs du Quartier. Si l’œil pousse encore sur la droite, on aperçoit l’infatigable Madame C. la tenancière du traiteur chinois aux nems et nouilles illimités. En face, une longue file se dessine devant les fenêtres de la boulangerie Paul , où les clients attendent d’être servis de leur viennoiserie préférée.
Il y a encore quinze ans, la rue de Seine accueillait ses stands de fromages, sa charcuterie, son poissonnier, ses bouchers, ses maraîchers et ses fleuristes. Les germanopratins y faisaient leurs courses et à La Louisiane, selon que sa fenêtre s’ouvrait sur un tas de coquillages ou sur une flaque de sang, on demandait « une chambre sur mer » ou « une chambre sur abattoir ». Aujourd’hui, ce sont plutôt des fêt**des bringueuses et des bambochards noceurs venus des quatre coins du globe, escarpins ou baskets dernier cri aux pieds, qui s’y promènent sur une chaussée toute neuve et toute propre.
Cette évolution récente fait (un peu !) parler d’elle, elle est aimable et agréable pour certains, ou déplaisante pour les plus nostalgiques.
"Ca y est, ca y est" ! Voilà que passe sous nos pieds et nos balcons, Ali Akbar, le dernier crieur de journaux, bien capable d’envoyer un quotidien à l’étage si on lui jette une pièce ! Lui aussi a été anobli par le roi républicain en personne, le Président Macron. Le voilà comme Simon Chevalier, de l’Ordre du Mérite, pour bons et loyaux services. Le facétieux crieur l'a accepté ; contrairement à un autre célèbre germanopratin, l’indomptable Jean-Luc Godard qui disait ne pas aimer recevoir d'Ordres, et n'avoir aucun Mérite.
Il annonce les gros titres en brandissant « Le Monde » et mieux, « Le Gorafi ». Son habituelle et sonore acclamation « Ca y est, ça y est » précède l’information ; autour de lui, les passants et les clients des terrasses en rient, contents d'écouter celui qui résiste aux modes changeantes et à toutes les évolutions depuis des éons, lorsqu’il s’est installé à Paris
Il n'y à pas d'A-peu-Près à Saint-germain-des-Près.
Hotel La Louisiane Saint Germain des Pres