29/07/2024
II – Viollet-le-Duc : l’engagement artistique
Fils d’un haut fonctionnaire conservateur des résidences royales de Louis-Philippe, Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (1818-1879) a connu dès son adolescence Prosper Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques après 1834, qui facilitera sa carrière. S’il se destine à l’architecture, il refuse d’entrer à l’école des beaux-arts, apprend son métier auprès de l’architecte Achille Leclère et surtout en quasi-autodidacte lors de voyages répétés en France et en Italie.
C’est à Vézelay qu’il commencera en 1840 « l’impossible restauration » qui se poursuivra durant près de vingt ans. Devenue église paroissiale en 1790 après la suppression de l’institution abbatiale, la basilique abordait le XIXème siècle dans un état de décrépitude croissant, auquel les
Augustin « replâtrages » successifs consentis sous la Restauration par la municipalité ne pouvaient remédier faute de moyen. L’incendie causé en 1819 par la foudre qui s’était abattue sur la tour St Michel avait bien donné lieu à l’octroi d’un crédit de 3000 F visant à colmater les brèches de la toiture et à reprendre certains piliers, porté à 5000 F les années suivantes, mais le rapport de 1821 qui prévoyait 36000 F de travaux rendait flagrante leur insuffisance : Viollet-le-Duc allait engloutir 825 961 F entre 1840 et 1861, et les pouvoirs parisiens 43000 F d’entretien courant entre 1861 et 1881.
« Il faudra bientôt prendre le parti de l’abattre pour éviter les accidents » : c’est en 1834 que Mérimée lance ce cri d’alarme qui dans un premier temps n’interrompt point la politique du saupoudrage : la seule toiture aura nécessité neuf réparations d’urgence entre 1803 et 1838, et le crédit de 3000 F consenti en 1837 par le Ministère de l’intérieur, loin du souci de préservation artistique, ne vise qu’à maintenir les conditions du culte. Et il faut attendre 1839 pour que la Chambre des Pairs vote pour la basilique un crédit de 80 000 F.
Mais pour freiner la ruine annoncée du monument, il manque comme nous l’avons vu tout aussi bien les compétences qu’une volonté affirmée à chacun des niveaux décisionnels : les architectes départementaux Leblanc, révoqué pour sa passivité, puis Macquet, son successeur, se montrent temporisateurs. L’enfant du pays Augustin Caristie, né à Avallon d’une illustre lignée d’architectes d’origine italienne a lui-même renoncé.
Vézelay : une mission-test
Perdant patience, le Ministre de l’Intérieur Duchatel avise alors les Préfets qu’il a confié une mission à Viollet-le-Duc, un « architecte spécial » dégagé des instances locales. Avec lui, l’histoire s’accélère : parti de Paris le 1er mars 1840, il arrive à Vézelay le 3, dresse ses relevés durant 10 jours et rend son rapport le 21 : « Le monument est un gouffre ». Nommé officiellement le 30 mars, il est chargé du chantier le 7 avril.
Sa nomination éclair résulte d’une conjonction d’influences simultanées dans a pesé avant tout le poids d’influence de Mérimée, qui a su contourner les calamiteux rouages du Ministère de l’intérieur.
Viollet-le-Duc est très tôt conscient qu’il joue sa carrière à Vézelay et que sa mission prend figure d’enjeu national. Il s’en confie auprès de François-Nicolas Comynet, cet imprimeur avallonnais devenu le meilleur des maîtres d’ouvrage. « Il faut absolument que ces travaux marchent bien ; c’est devenu aujourd’hui une affaire presque politique ».
D’où ses inquiétudes, celles de Mérimée et l’atmosphère de tension permanente des décideurs et exécutants, en butte à l’obstruction préfectorale : on l’imagine le soir, essayant de se détendre des problèmes de sa journée à l’étage du petit café de la rue Saint Etienne dont une plaque nous rappelle la petite histoire, mal concentré sur sa partie de billard.
Un théoricien de la restauration
C’est à Vézelay que le jeune architecte met pour la première fois en pratique la théorie de la restauration qu’il appliquera ensuite à Pierrefonds, au Puy ou à Carcassonne, basée sur la recherche de « l’état d’origine »…ou sur son interprétation conçue comme celle d’une partition musicale, allant jusqu’à une quasi réécriture. Il la définit dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle:
« Restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné. »
Thèse courageuse qu’il assortit toutefois d’un certain nombre d’exigences:
- la restauration doit s’appuyer sur la documentation scientifique la plus complète : relevés, photographies, études archéologiques qui garantissent son exactitude.
- elle doit concerner non l’apparence du monument, ni l’effet qu’il produit, mais d’abord sa structure, impliquant l’emploi judicieux de matériaux plus solides pour en assurer la durée.
Car le monument est un témoin du passé, autant qu’une œuvre d’art : pour que la leçon d’histoire soit manifeste, il doit être aussi complet que possible et suffisamment homogène. Cette conception était alors commune à tous les restaurateurs européens : si Viollet-le-Duc en est le représentant le plus éminent, il ne faisait pas exception.
Un tel volontarisme va à l’encontre des principes actuels, qui prônent une réparation réversible des monuments comme du petit patrimoine entre autres par l’emploi de matériaux substituables, voire non pérennes comme les résines utilisées pour les sculptures et bas-reliefs. Ainsi les restaurateurs d’aujourd’hui n’ont-ils pas hésité à « dé-restaurer » la basilique Saint-Sernin de Toulouse en 1995-1996 pour la rendre à l'état précédant les restaurations de Viollet-le-Duc.
Dans un petit ouvrage consacré à la basilique, le chanoine Despiney, ancien curé de Vézelay, explique – et approuve - les choix de base de l’architecte:
« Viollet-le-Duc, abandonnant l’œuvre gothique des moines, avait préféré reprendre leur premier travail roman. Il n’innovait pas, puisque les débris romans existaient, mais il voulait l’église dans son état primitif…on ne saurait l’en blâmer ».
Viollet-le-Duc opte en effet pour donner l’unité de style de la nef en restituant telles qu’elles étaient à l’origine les 4e, 5e et 6e voûtes proches du chœur – très abimées -, et en remplaçant trois voûtes gothiques - les 7e, 8e et 9e- par la forme romane primitive recréée. Cette mise en valeur par la rupture du chœur gothique construit vers 1155 aboutit à cette splendide perspective que nous connaissons aujourd’hui, et tout le monde s’accorde à reconnaître que la juxtaposition des deux styles est l’un des secrets de la splendeur de la Madeleine de Vézelay qui suffirait, au delà du scrupuleux travail entrepris sur les chapiteaux et sculptures, à faire de sa restauration un modèle de réussite.
Des critiques à la réhabilitation de Viollet-le-Duc
Á Vézelay, comme sur d’autres chantiers tout aussi contraignants, (Pierrefonds, Carcassonne), l’application des principes testés à Vézelay a soulevé des critiques passionnées, que résument trois griefs majeurs : achèvement hasardeux d’éléments ou d’ensemble architecturaux retrouvés incomplets, ajout d’imitations stylistiques – ainsi du linteau de la façade du narthex, et remplacement trop systématique de fragments de sculpture trop abimés par des copies : encore reconnaît-on à ces derniers « une science et une fidélité si scrupuleuse que de bons historiens d’art ont pu s’y tromper », comme l’écrit Raymond Oursel, grand spécialiste de l’art roman bourguignon. Au surplus, les tenants de la « grisaille authentique » ne lui pardonnent toujours pas d’avoir raclé la pierre et blanchi les enduits au point de faire paraître le monument encore neuf près de 150 ans après. Á l’inverse, des chantres de la Bourgogne comme l’historien Gaston Roupnel firent preuve d’un lyrisme enthousiaste :
« Ample basilique ou l’art roman tente déjà les grandes ascensions du gothique…Sous l’ombre colorée, il n’y a pas seulement les révélations nouvelles de l’Art ; les inspirations du christianisme sont venues s’y rassembler […] c’est, à l’entrée de cette Bourgogne, le seuil où s’ouvre sa voie des sanctuaires, la porte où s’ouvre son âme avec on chemin sans fin dans les cieux ».
Dans l’Yonne, Viollet-le-Duc restaurera aussi l’église de Saint-Père-sous-Vézelay, le Palais des archevêques de Sens, les églises de Saint-Florentin, Avallon, Montréal, Saint-Etienne et Saint-Eusèbe d’Auxerre et l’abbaye de Pontigny. Il construira même de toutes pièces une église néo-gothique à Aillant-sur-Tholon. En effet pour lui et pour ses disciples férus de Moyen-Age, le gothique est le « style français » par excellence.
Alliant une vaste culture historique à une immense érudition technique et archéologique due à ses voyages, montrant des talents de dessinateur hors pair, Eugène Viollet-le-Duc fut aussi un homme d’une exceptionnelle capacité d’engagement physique et intellectuel.
Ce n’est qu’en 1862 qu’il pourra abandonner la direction du chantier de Vézelay parvenu à son terme. Mal engagé et aux limites du faisable, le sauvetage de la Madeleine servit de test « grandeur nature » aux conceptions d’un jeune architecte doublé d’un pionnier de cette histoire des formes que le siècle suivant allait promouvoir. Sa réussite offrit en outre à Mérimée une preuve du bien fondé de la politique de réhabilitation du patrimoine national qu’il voulait voir généralisée. C’est pourquoi l’hommage qu’il renouvellera à son ami peu d’années avant de disparaître porte la marque de la gratitude la plus sincère :
« Jamais mission hasardeuse ne fut acceptée avec plus de dévouement, commencée avec plus de résolution, dirigée avec plus de sagesse, de méthode et d’économie ».
Quant à cette restauration si contestée, laissons la conclusion à Dom Benigne Defarge, voisin de la Pierre-qui-Vire : « Sans elle, nous irions pleurer sur des ruines ».
BIBLIOGRAPHIE :
Pierre HAASÉ : L’intervention du comte de Montalembert dans la nomination de Viollet-le-Duc à Vézelay – Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne, 1987.
Raymond OURSEL : Lumières de Vézelay – Éditions Zodiaque, 1993.