02/01/2026
Haiti/ Crise politique : une opinion de l'ancienne Ministre de l'Éducation Nationale , de la Jeunesse et des Sports
Stabilité politique: entre légitimité populaire et ordre républicain
Par Lucie Carmel Paul-Austin
Au-delà des controverses relatives aux échéanciers constitutionnels et/ou conjoncturels, le pays fait face à une situation particulière: une vacance présidentielle due à une interruption brutale et intempestive.Les échéances électorales émergent donc, dans un
contexte, pour être particulier, n’est pas moins inhabituel. En effet, le balancier de la politique opère toujours et avant tout, dans des moments de tumulte; lesquels sont toujours aggravés par une insécurité insidieuse et récurrente. Si, dans tous les pays, les élections sont vues comme un exercice normé et redondant, pour être cyclique et régulier, le calendrier politique haïtien a toujours oscillé entre tumultes ou rébellions et coups d’État. En effet, entre 1805 (date de l’assassinat du fondateur de la nouvelle nation) à 1915 (première occupation militaire américaine), Haïti a tenté d’appliquer 14 textes constitutionnels. Entre-temps, dix (10) autres textes furent édictés entre 1918 et 1983; soit
un total de 24. C’est le moment de souligner, qu’entre 1804 et 1957, 36 chefs d’Etat se succéderont, dont 24 furent renversés et/ou assassinés. Ceci amène à conclure à une équation simple: autant de coups d’État, pour autant de textes constitutionnels.
Et, dans l’histoire récente et immédiate de février 1986 à juillet 2021, il y eut 18 chefs d’Etat (Namphy à Moïse) et 25 premiers ministres, formant la liste des gouvernements éphémères. Ce balancier politique a été revu, aussi bien par Louis-Joseph Janvier (1886) que par Sauveur Pierre-Étienne (2007) et plus récemment par Claude Moïse (2009). De l’avis de Janvier et de Moïse, le système politique haïtien se fonde sur un binôme fatidique, à savoir, au déséquilibre des pouvoirs qui n’arrive pas à assurer la permanence institutionnelle, vient achopper la suprématie insurrectionnelle.
Haïti hérite, de manière indéniable, du modèle politique, économique et social de la colonie saint-domingoise. Pour preuve, elle entre dans le concert des nations, par pur mimétisme, par la Constitution impériale de 1805. De plus, le comportement des élites, dès la prise de pouvoir (hérité de Pétion) par Boyer, en 1818, n’a fait que reproduire les rapports sociaux et économiques de l’ancienne colonie. Ce, dans le but de conserver les privilèges, sous la forme la plus primitive, celle d’héritiers : par la conservation et l’exercice du pouvoir. Toute alternance politique ne fut possible que par coup d’État ou assassinat!
Le processus de “crise” qui précède ou succède au coup d’État, devient un phénomène redondant, voire récurent. À ce titre, il revêt un caractère sui generis (propre à une espèce ou à une chose) , dominant dans la structure de reproduction du politique. Ce que Pierre-Étienne (2007) entretient comme paradigme de la désintégration de l’État et celui de l’avènement d’un État néo-patrimonial. Une instabilité politique est donc consacrée. Deux indicateurs supportent cet état de fragilité. D’un côté, la nature fracturée, voire émiettée du corps social favorise l’éclosion des dichotomies multiples et diverses (moun anwo /moun anba, moun wouj /moun nwa). De telles fractures empêchent ou ne favorisent point l’émergence d’une société organisée, tout en étant plurielle dans ses composantes. Il est donc plus difficile de concrétiser l’intérêt collectif. De l’autre, un corps politique dont l’illégalité est itérative , car les dirigeants sont souvent choisis avec un déficit de légitimité, et leurs pouvoirs consacrés dans des structures faibles ou peu représentatives.
Les effets “corollaires” sont connus d’avance:
a) effondrement de la puissance publique et des organes de légitimation de la répression (police) et ceux de coercition (justice).
b) aggravation des conditions socio-économiques dues à la faiblesse des structures étatiques,
c) climat politique instable causé par la contestation systématique et les manquements institutionnels dûs aux retards constitutionnels.
Le temps constitutionnel se trouve phagocité par le temps politique, et les échéanciers sont rarement respectés. Le cycle électoral disparaît, et l’alternance démocratique se trouve confisquée dans les “ velléités dictatoriales”. Et puisque les calendriers électoraux sont irrégulièrement mis à exécution, les rituels de passation de pouvoir s’opèrent soit dans la discorde générale ( déchoucage, coup, assassinat), soit dans des élections générales en fin de mandat, au mieux. De cette dernière perspective, tous les élus se trouvent renouvelés en même temps. Ceci prive le peuple et la société de l’exercice du pouvoir alterné, des législatures de mi-mandat et surtout, d’une culture législative pérenne, socle du pouvoir républicain.
Ainsi, la lecture de la présente situation devient plus aisée. Les caractéristiques sont claires et les enjeux identifiés dans la représentation des acteurs socio-politiques.Toutefois, le mimétisme du pouvoir républicain, tel que le réclament certains protagonistes se trouve handicapé par le formalisme d’État, même quand il est rompu. En effet, la recherche effrénée d’une représentation bicéphale, tel que garantit dans les textes achoppe à la caducité générale de tous les corps constitués: le corps législatif est amputé de sa majorité constitutive et délibérative, le corps judiciaire idem. Et, l’absence du représentant du pouvoir exécutif enfonce le Corps politique dans une anomie indépassable : le dérèglement de la vie sociale, politique et économique en est la conséquence directe.
L’effondrement total n’est pas loin, tel que caractérisé par la balkanisation des régions et celle des quartiers de la mégapole de Port-au-Prince. Il faut ajouter au caractère éruptif des interruptions de mandats, dans la période post-86, plus précisément les facteurs suivants :
a) Désorganisation des axes routiers avec contraintes sur les voies d’accès -Création de zones de non-droit impropres à la circulation
b ) Prolifération et fédération de groupes armés - Défis à l’Etat, gouvernement, maires, juges, agents de l’ordre …
c. Recrudescence d’actes de banditisme (kidnapping, braquages intempestifs, etc.)
d) Restriction des libertés- Crainte et angoisse- Surprotection individuelle (sécurité rapprochée)
Le maintien de l’ordre incombe aux pouvoirs publics comme principe. Toutefois, l’incapacité et/ou la déficience de ces pouvoirs [établis] à remplir leur mission et mandats constitutionnels vient s’illustrer par de telles défaillances. S’il y a crise d’autorité, il y a surtout, crise de gouvernance, mais non celle de la Loi ou de la puissance publique, encore moins celle des textes réglémentaires qui assurent et ramènent les pendules à l’heure. C’est tout le paradoxe de l’État libéral. C’est celui de la fragilité institutionnelle à laquelle notre société et le pays tout entier font face. Exigence est faite aux responsables d’État de rompre avec les pratiques qui fragilisent tant l’état de droit que le corps social et celles qui contribuent à mettre en péril la république. En effet, l’érosion du pouvoir d’État est imputable à celle du Droit -et de ses procédures- qui sont au cœur du modèle wébérien de la centralité du pouvoir. L’irresponsabilité politique et la perte de légitimité ne peuvent être pensées qu’en dehors de l’exercice du pouvoir. Ce modèle wébérien est mis en cause toutes les fois que la légitimité légale et rationnelle se trouve confrontée à la domination politique. L’équilibre est à rechercher dans les relations nouvelles entre l’État et la Société civile, dans l’exercice du pouvoir (normatif, institutionnel) de manière à refonder la légitimité et la centralité wébérienne, puis rétablir l’ordre et la loi. Ce serait pour ainsi assurer la tranquilité des rues, dans un contexte fragile de délitement aggravé..
Lucie Carmel Paul-Austin
Lathan, 19 juillet 2022
Auteurs consultés:
Janvier, Louis-Joseph. Les Constitutions d’Haiti, 1801-1885. Flammarion (1886), Fardin
(1977).
Pierre-Etienne, Sauveur. L’énigme haïtienne: échec de l’État moderne en Haïti. Presses de l'Université de Montréal (2007)
Moïse, Claude. Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti, 1804-1987. Presses de l’UEH