08/10/2026
J’apprécie les sujets polémiques, surtout lorsqu’ils permettent de se parler franchement, vivement parfois, mais toujours avec respect. Car il arrive que l’on ait besoin de poser les choses sur la table sans trop les emballer.
Et il est un sujet qui m’attriste régulièrement.
Lors de mes déplacements professionnels dans le Sud, une réflexion revient depuis mai 2024 : celle de personnes qui ne veulent plus « monter dans le Nord », parfois avec cet argument parfaitement assumé : « Je ne veux plus aller dépenser mon argent là-haut. »
Je comprends le traumatisme de mai 2024. Je comprends la colère, le rejet, le dégoût même que les violences ont pu provoquer chez certains. Des entreprises ont été détruites, des familles profondément touchées, des vies bouleversées. Il n’est pas question ici de minimiser quoi que ce soit, encore moins de chercher des excuses à l’inexcusable.
Mais puisque nous parlons d’argent, parlons-en jusqu’au bout. Car il manque presque toujours un morceau à ce raisonnement :
- Le Nord fait aussi vivre le Sud. Et pas qu’un peu.
D’où viennent une grande partie des produits alimentaires vendus dans le Nord ? Les boissons ? Les matériaux ? Les pièces automobiles ? Les équipements professionnels ? Les téléviseurs, les machines à laver, les vêtements, les fournitures scolaires ?
Où sont installés nombre des grossistes, importateurs et distributeurs qui les fournissent ?
Principalement dans le Sud.
Quand une famille de Poindimié, de Koné, de Koumac ou d’ailleurs achète son riz, ses pâtes, ses cuisses de poulet ou son électroménager, cet argent ne disparaît pas mystérieusement au col d’Amos.
Il circule. Il paie des fournisseurs, des transporteurs, des employés, des loyers, des entreprises, des banques, des assurances et des impôts.
Même nos boissons viennent du Sud. L’eau, les bières, les sodas, les vins, les alcools en tous genres ; à consommer avec modération, mais ne fâchons pas tout le monde dans le même texte.
Les habitants du Nord font appel à des médecins, à des spécialistes, à des entreprises informatiques, de télécommunication, de maintenance, de contrôle, de transport, de traitement des déchets, d’assainissement, de BTP et à quantité d’autres prestataires dont beaucoup sont installés dans le Grand Nouméa.
Et chaque facture payée depuis le Nord devient quelque part du chiffre d’affaires, puis un salaire, une cotisation, un impôt ou un investissement.
Même la TGC payée sur les achats du quotidien ne demande pas au consommateur s’il habite Nouméa, Pouembout ou Poindimié avant de rejoindre les caisses de la Nouvelle-Calédonie.
Bref, les gens du Nord participent eux aussi, chaque jour, à faire tourner l’économie du Sud.
Et c’est parfaitement normal. Parce qu’une économie fonctionne ainsi. Elle échange. Elle circule. Elle dépend des autres. Le Nord a besoin du Sud, tout comme le Sud a cruellement besoin du Nord.
Voilà pourquoi je trouve étrange d’entendre parfois : « Je ne veux plus aller dans le Nord pour ne pas leur donner mon argent. »
Avant de prononcer cette phrase, il faudrait peut-être simplement se demander combien d’argent venu du Nord a déjà participé, directement ou indirectement, au chiffre d’affaires de son entreprise, à son activité professionnelle ou même à sa fiche de paie.
Probablement davantage qu’on ne l’imagine !
Et il y a un paradoxe que je trouve encore plus frappant : pendant ce temps, les habitants du Nord continuent de descendre dans le Sud.
Ils viennent se soigner, travailler, acheter, se former, faire leurs courses, prendre l’avion, voir leurs familles, profiter des restaurants, des commerces et des services.
Et, pour l’immense majorité, ils ne demandent pas où va leur vote, ce qu’il pense du Nord ou quelle était sa position en mai 2024 avant de sortir leur carte bancaire. Fort heureusement d'ailleurs
Car à force de vouloir transformer chaque acte de consommation en déclaration politique, nous finirons surtout par achever une économie calédonienne qui n’a franchement plus besoin qu’on l’aide à tomber.
Ce plaidoyer n’est en aucune manière une justification des violences de mai 2024. Je ne les ai jamais cautionnées et ne les cautionnerai jamais.
D'ailleurs où sont-ils ceux qui annonçaient alors des lendemains radieux . Ils devraient regarder d'un peu plus près ce qu’est devenu le présent : une crise économique d’une violence inouïe, des entreprises exsangues, des emplois disparus et des familles qui s’inquiètent pour leur avenir. Mais ici n'est pas le propos.
Il est beaucoup plus simple. Nous pouvons être en désaccord. Nous pouvons avoir été profondément meurtris. Nous pouvons même nous engueuler (avec un peu de tenue, tout de même).
Mais économiquement, socialement et humainement, nous sommes condamnés à vivre ensemble.
Je l'écris à nouveau : Le Sud a besoin du Nord, tout comme le Nord a besoin du Sud.
Et dans la période que traverse la Nouvelle-Calédonie, nous devrions peut-être commencer par nous rappeler cette évidence avant de décider à qui nous accepterons, ou non, de « donner notre argent ».
Parce qu’au bout du compte, cet argent circule entre nous. Fort heureusement !
Si ces quelques lignes peuvent simplement amener quelques personnes à y réfléchir avant la prochaine discussion de comptoir, alors le schmilblick aura déjà un peu avancé.